Au faîte de sa gloire, André Robert Raimbourg apprend qu'il est atteint d’un myélome. Ses jours sont comptés.
Il vivra en fait trois ans de plus, jusqu'à ce jour du 23 septembre 70 où il s'éteint, à l'âge de 53 ans.
Celui que le public connaissait sous le nom de Bourvil venait de terminer le tournage du Cercle rouge.
Ce cancer de la moelle osseuse a été diagnostiqué il y a longtemps alors que Patricia souffrait déjà d’une série de pathologies l’ayant conduit en urgence au bloc opératoire.
Patricia redoutait le développement de la maladie qui avait été identifiée avant même qu’il n’y ait des manifestations visibles.
J’étais à ses côtés quand le médecin l’a informé que ça y était, qu’il fallait commencer un traitement. La chimio… la perte de cheveux.
Le myélome, c’est aussi des dégâts osseux. Le premier pour Patricia a eu pour conséquence l’obligation de voyager couchée, pas moyen de cacher la maladie quand régulièrement une ambulance rentrait dans la résidence pour venir la chercher. Redouter le regard des autres ou devoir répondre aux questions…
Nous n’allons pas évoquer ensemble tous les développements de la maladie, les rechutes, mais je tenais à en parler un peu et je profite de cette occasion pour vous inciter à consulter les publications autour de ce cancer peu connu et surtout d’en parler autour de vous.
Je tiens aussi à remercier le Professeur Fermand et toute son équipe de l’hôpital Saint-Louis où nous avons passé, Patricia et moi, de longs moments ensemble. Les remercier pour les progrès accomplis et pour l’accompagnement qu’ils ont réalisé. Dans toutes les phases difficiles ils ont su à chaque fois trouver ce qu’il fallait pour atténuer sa douleur.
J’avoue aussi avoir été impressionné par la relation remarquable qui s’est établie au fil des années entre tout le personnel et Patricia : quelle émotion de voir la larme pointer quand chacun à leur tour ils ont découvert que c’était le début du dernier voyage.
J’ai veillé les deux dernières semaines au chevet de Patricia. Pendant ses moments d’inconscience, j’aurais eu le temps de préparer un texte, mais j’avoue que l’exercice était trop difficile et que jusqu’au bout j’ai repoussé au lendemain l’éventualité de devoir le faire.
Maintenant il faut quand même que je vous parle de celle avec qui nous avons parcouru un long chemin, ensemble pendant 33 ans !
Mais auparavant je vous propose la lecture du condensé d’un de ses écrits, mon préféré : il permet de faire la liaison avec la vie de Patricia.
LA KERMESSE
La place de terre battue derrière l'église étouffait sous les cris de joie des enfants qui s'agitaient au milieu des stands bariolés. La voix épuisée du haut-parleur répétait que le petit Denis attendait toujours ses parents à la sacristie.
"Youpi !" cria Pierrot en apercevant le sac plein d'eau à l'extrémité de l'hameçon.
Pierrot se dit que son triomphe méritait bien une barbe à papa.
La file d'attente était impressionnante, il regarda un peu autour de lui.
Dans l'encoignure du porche de l'église, il reconnut une fillette de son école. Un grand foulard à carreaux masquait son crâne chauve. N'ayant jamais vu d'enfant sans cheveux, il avait questionné ses parents :
« Tu devrais la laisser tranquille. Tes questions risquent de l’ennuyer et puis c’est peut-être quelque chose qui s’attrape… on ne sait pas »...
- Et toi Jonas qu'en penses-tu ? dit Pierrot en soulevant le sac à hauteur de prunelles.
D'accord, d'accord, c'est vrai que les grands racontent souvent n'importe quoi.
Jonas acquiesça d'une nageoire.
- Mais alors, pourquoi elle n’a pas de cheveux ?
- Une extraterrestre ? T'as peut-être raison, elle a les yeux verts.
Pierrot se sentant impuissant à trouver une solution demanda :
- Qu'est-ce que tu ferais à ma place hein Jonas ?
Sans doute le message passa-t-il puisque Pierrot quitta le stand d'un pas décidé sous le regard hébété du marchand de barbes à papa qui lui demandait s'il en désirait une grande ou une moyenne.
Marie ne quittait pas des yeux ce drôle de garçon qui semblait converser avec un poisson rouge. Son étonnement grandit encore lorsqu'elle le vit quitter brusquement le camion de friandises juste au moment où il allait être servi.
Un instant, elle le perdit de vue puis sursauta lorsqu'elle vit sous son nez le sac en plastique et son habitant.
Instinctivement, elle se recroquevilla. Encore un de ces odieux garçons qui la surnommait « sac d’os » ou pire lui lançait des cailloux lorsqu'elle tentait de les approcher pour les observer.
- Bonjour, voici Jonas et moi c'est Pierrot. Et toi, c'est quoi ton petit nom ?
- Marie, balbutia la fillette d'un ton craintif.
- Eh bien Marie, est-ce que tu aimes les barbes à papa ?
Ouvrant de grands yeux étonnés, elle fit oui de la tête.
- Alors pour fêter mon triomphe à la pêche miraculeuse on va s'en partager une.
Sans autres manières, Pierrot saisit la main de Marie et l'entraîna.
Lorsque enfin, elle lui sourit, il la trouva si jolie qu'il n'osa pas lui demander pourquoi elle n'avait pas de cheveux ni comment elle s'y prenait pour sourire et pleurer dans le même temps.
Ce texte évoque la perte des cheveux… le port d’une perruque.
Là c’est Marie… Redouter le regard des autres ou devoir répondre aux questions. Patricia ne voulait plus de traitement qui lui fasse perdre une nouvelle fois ses cheveux et ne supportait plus sa perruque.
Jusqu’au jour où elle a décidé d’arrêter de se l’imposer. Au téléphone avec son fils sur le chemin de notre appartement :
- désolé de te le demander, puis-je rester sans perruque lors du repas ?
- Bien sûr ! et arrivé sur place, regardant ses cheveux puis les miens d’ajouter :
- Tu ferais mieux de la lui prêter ta perruque, de nous trois c’est toi qui a le plus de cheveux !
Patricia, c’est aussi Jonas. Sans parler elle arrivait à faire passer des messages, guider les gens, une grande faculté d’écoute.
« il y avait en elle une fantaisie, une joie de vivre que son beau sourire traduisait avec élégance » m’a écrit Hugues Hotier
C’était la confidente de tous, elle était là pour supporter les misères des autres même quand le mal la rongeait plus que d’habitude, y compris à l’hôpital où elle arrivait à déployer toute l’empathie nécessaire pour aider ses voisines de chambre nouvelles dans ce parcours difficile.
Patricia, c’est aussi Pierrot qui va de l’avant, prend les bonnes décisions, ne se laisse pas dévier de sa trajectoire.
Ma conclusion : La Kermesse, c’est un message d’espoir. Il y aura toujours un Pierrot pour montrer que tout ça n’a pas beaucoup d’importance, qu’il suffit de vivre et de profiter du moment présent. Pour avancer il suffit de poser un pied devant l’autre !
D’ailleurs, à côté de la galère, il y a quand même eu toutes les petites victoires.
Le traitement de ta colonne vertébrale qui t’a permis de reprendre les trajets assise…
Tu ne pouvais plus aller travailler ? Qu’à cela ne tienne, tu es devenue la spécialiste sur le net de la littérature pour enfants et j’ai été bluffé quand j’ai vu que même Pef se levaient pour te saluer quand tu t’es présentée à une de ses dédicaces.
Ta dernière rencontre avec une débutante ? Arrivant à sa première dédicace où elle était toute seule avec juste des feuilles de papier devant elle, tu lui as reconstitué un stand à la hauteur avec présentation de l’ouvrage que tu avais su aller chercher.
Depuis notre première rencontre tu n’as cessé de progresser. D’abord dans tes métiers, du classement de fiches à la rédaction de contrats d’assurance avant d’arrêter de travailler pour élever Julien.
Puis tu as repris tes études en même temps qu’il rentrait en maternelle. Tu as fini au bout de quelques années à décrocher les diplômes qui te manquaient pour te consacrer à ta passion, les livres.
Tu es devenue la documentaliste chevronnée reconnue par ses collègues.
Enfin, sur le côté humain, quelle que soit l’instance, ta prestance et ton érudition ont toujours été remarqués. Tu étais une compagne indispensable et appréciée. Tu as apporté beaucoup à beaucoup de personnes. Tu vas leur manquer à toutes et à tous.
Au final, la maladie a contribué à ton ascension car il a fallu que tu fasses toujours plus et mieux. Tu devais être arrivée au sommet quand elle t’a terrassée.
Pour conclure, nous nous retrouvons aujourd’hui dans cette église où nous avons échangé nos consentements le 1er juillet 78. Quel beau chemin parcouru entre ces 2 dates !
Patricia, je t’aime et que tu resteras toujours au fond de mon cœur.
Texte original dit cet après midi par GL à l'église lors de la cérémonie funéraire.
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